Sommeil et entreprise: quel lien, quelles actions possibles?
Aujourd’hui, c’est la Journée internationale du sommeil.

Un sujet qui pourrait sembler relever uniquement de la sphère privée.
Après tout, chacun dort chez soi… pas dans son entreprise.
Et pourtant.
Dans mon métier d’accompagnement des dirigeants et des équipes, j’observe souvent la même chose : les problèmes de communication, d’irritabilité, de tensions ou de baisse de concentration ont parfois une origine beaucoup plus simple qu’on ne l’imagine : la fatigue chronique.
Un collaborateur mal reposé :
- écoute moins bien
- prend des décisions plus impulsives
- gère moins bien ses émotions
- perd en créativité
- et voit sa capacité de coopération diminuer.

Le manque de sommeil n’est pas seulement un enjeu individuel. C’est aussi un enjeu organisationnel.
En juillet 2025, dans le cadre de la Grande Cause Nationale Santé Mentale — reconduite en 2026 —, le gouvernement a publié une feuille de route interministérielle dédiée au sommeil. Une première à cette échelle, qui érige enfin le sommeil comme déterminant majeur de santé, au même titre que l’alimentation ou l’activité physique.
Selon l’enquête 2026 de l’INSV/OpinionWay publiée aujourd’hui, les Français dorment en moyenne 6h50 par nuit en semaine — en deçà des recommandations, et en recul par rapport à l’an dernier. 35 % se déclarent concernés par une somnolence excessive, chronique et difficile à contrôler. En savoir plus
Et l’un des premiers responsables identifiés ? Les horaires atypiques, la charge de travail élevée, le stress, l’hyperconnexion — le monde du travail figure parmi les premiers perturbateurs du sommeil. La feuille de route gouvernementale identifie explicitement le travail comme levier d’action. Parmi les axes prioritaires : un focus sur le travail posté, la santé des soignants, et la détection précoce des pathologies chroniques à travers les troubles du sommeil. En savoir plus
Ce n’est plus un sujet de bien-être optionnel. C’est un sujet de santé publique — et les entreprises sont désormais dans la cible des politiques publiques.

Alors la vraie question devient : Que peut faire l’entreprise ?
Pas question évidemment d’envoyer un SMS à 23h : “N’oubliez pas d’aller vous coucher.”
Mais les organisations ont un pouvoir d’influence énorme sur la qualité de récupération de leurs équipes.
Alors, concrètement, que peuvent faire les entreprises ?
Oublions les webinaires sur « l’hygiène du sommeil », la newsletter du 13 mars 2026 ou encore la corbeille de fruits vitaminés. Essayons de dresser des hypothèses d’actions organisationnelles concrètes :
1. Rendre le droit à la déconnexion mesurable — pas seulement déclaré
Depuis 2025, la CNIL impose aux entreprises de plus de 50 salariés de tracer les temps de connexion et de déconnexion, transformant ce droit d’intention louable en obligation mesurable. C’est un point de départ qui rajoute une charge administrative aux entreprises déjà sous l’eau. Pour en faire un véritable acte managérial, on pourrait essayer de répondre à cette question :
Quels sont les rituels que je peux proposer à mon équipe pour mesurer d’une manière simple et ludique le taux de connexion de mes collaborateurs (et le mien) ?
2. Entraîner les managers à lire la fatigue autrement
Un collaborateur moins créatif, plus irritable, plus lent dans ses décisions n’est pas nécessairement désengagé. Il est peut-être en dette de sommeil chronique. Repérer les signaux faibles, c’est aujourd’hui une compétence managériale à part entière — au même titre que conduire un entretien ou gérer un conflit.
Une dette de sommeil sur une fonction support, une activité de service et un métier « en bureau » n’aura pas les mêmes conséquences que dans l’industrie ou le transport, sur une ligne de production ou en responsabilité humaines. Et ne parlons pas des métiers de la santé en extrême tension sur le sujet.
Comment pouvons nous appliquer les principes de surveillance, de veille et de prévention de la maintenance industrielle à tout métier ? Nous prenons soin de nos machines, prenons soin de nos hommes.
3. Agir sur les espaces de récupération
Les espaces calmes se développent dans les entreprises, des zones sans bruit ni sollicitations, pensées pour la récupération courte. La micro-sieste n’est plus un sujet tabou. Sans pousser jusqu’à l’extrême inemuri du Japon qui signifie littéralement « être présent tout en dormant » (micro-sieste de 18 minutes considérée comme un levier de performance et pas comme un aveu de faiblesse) l’idée serait que la récupération courte puisse être valorisée, et pas uniquement tolérée.
Comment intégrer cette pratique dans la culture de l’entreprise ? Ne pas imposer mais autoriser. Ne pas juger mais montrer l’exemple. Ne pas stigmatiser mais laisser du temps dédié.
4. Intégrer le sommeil dans les diagnostics RH
Des baromètres sommeil, des enquêtes pulse, des bilans intégrés aux entretiens individuels ; des outils simples qui permettent de sortir le sujet de l’angle mort et de détecter les situations pour mettre en place des solutions adaptées avant qu’elles ne deviennent des arrêts longs.
Quelques exemples de questions à intégrer dans vos outils respectifs :
- En semaine, combien d’heures dormez-vous en moyenne par nuit ? (< 5h / 5-6h / 6-7h / 7-8h / > 8h)
- À quelle fréquence vous sentez-vous fatigué(e) en arrivant au travail ? (Jamais / Rarement / Souvent / Presque tous les jours)
- Combien de fois par semaine consultez-vous vos mails ou messages professionnels après 20h ?
- Qu’est-ce qui perturbe le plus souvent votre sommeil en ce moment ? (Charge de travail / Stress lié au travail / Problèmes personnels / Environnement / Autre)
- Avez-vous du mal à « décrocher » mentalement du travail le soir ?
- Vous arrive-t-il de vous réveiller la nuit en pensant à des sujets professionnels ?
- Votre manager vous encourage-t-il à respecter vos temps de repos ?
- Avez-vous déjà renoncé à dormir suffisamment pour terminer un dossier ou répondre à une urgence professionnelle ?
- Pensez-vous que votre charge de travail actuelle est compatible avec un sommeil de qualité ?
- Vous sentez-vous libre de dire que vous êtes fatigué(e) à votre manager sans craindre d’être jugé(e) ?
- Quelles initiatives de l’entreprise vous aideraient le plus à mieux récupérer ? (Horaires flexibles / Droit à la déconnexion réel / Formation sur le sommeil / Espace de repos / Réduction de la charge / Autre)
- Seriez-vous prêt(e) à participer à un atelier ou une formation sur le sommeil si l’entreprise le proposait?
- Avez-vous déjà consulté un professionnel de santé pour des troubles du sommeil ? Si non, qu’est-ce qui vous en a empêché ?
5. Auditer la charge — pas seulement la sensibiliser
C’est le levier le plus difficile, et le plus décisif. Les entreprises ne peuvent pas dormir à la place de leurs collaborateurs. Elles ont en revanche le pouvoir de créer les conditions organisationnelles qui rendent le repos possible. Tant que la charge est structurellement excessive, aucune action de prévention ne compensera. Hier encore j’intervenais dans une entreprise et j’entendais les managers me dire, comment puis-je faire 120 heures de travail avec un contrat à 35h ?
Le pilotage de la charge de travail s’effectue en 3 temps. Le temps que je vais appeler long, est annuel. C’est le temps des objectifs annuels, du plan d’action annuel, qui est coconstruit et qui positionne la charge sur la timeline annuelle. C’est le premier outil permettant les ajustements de dernières minutes. Il y a ensuite le temps intermédiaire. Celui des ajustements trimestriels. On corrige la fenêtre de tir, on intègre les aléas des derniers mois, on ajuste selon le ressenti du collaborateur. Et le temps court, celui du quotidien. C’est la conversation de tous les jours. C’est l’entraide entre collègues. C’est l’écoute et la compréhension mutuelle au sein d’un système.
6. S’appuyer sur la technologie
Des solutions existent, françaises et sérieuses. Des startups comme Welbees proposent des logiciels d’analyse du sommeil couplés à des modèles prédictifs et des tableaux de bord RH, déjà déployés à la RATP, chez Airbus ou à la Ville de Paris. Pas pour surveiller les collaborateurs — pour anticiper les situations à risque et adapter l’organisation en conséquence.
Idéal pour les activités à risque

7. Repenser les horaires décalés avec les équipes concernées
Le travail en horaires atypiques concerne environ 2 millions de personnes en, et reste l’un des perturbateurs du sommeil les plus documentés. Agir dessus ne signifie pas tout réorganiser du jour au lendemain, mais ouvrir le dialogue avec les équipes concernées sur les rotations, les temps de récupération, les transitions. C’est faisable. Et c’est souvent là où le besoin est le plus criant.
Ce travail nécessite d’oser faire un pas de côté et de changer de lunettes. Repenser ces points d’organisation implique une distance avec les contraintes inhérentes. Une ressource extérieure n’aura pas la peur du changement et facilitera l’exercice.
8. Ouvrir des espaces de parole autour du sommeil
Des formats courts, interactifs (quiz d’auto-évaluation, podcasts internes, bilans individuels confidentiels) permettent à chaque collaborateur d’identifier son propre rapport au sommeil, sans jugement. Ce n’est pas un outil de surveillance. C’est un point de départ pour que les personnes concernées osent demander de l’aide, ou simplement se reconnaître dans le problème. Des outils comme « Théo, le boss du sommeil », serious game développé par MySommeil, permettent de sensibiliser les collaborateurs aux troubles du sommeil de façon ludique sans le côté prescriptif d’une formation classique. Un vrai levier pour toucher des publics qui ne se sentent pas concernés ou qui n’oseraient pas lever la main en réunion.
Si l’entreprise a déjà créé ses rituels de conversation ce n’est qu’un thème parmi d’autres à explorer ensemble. Pour celles qui débutent, des approches nouvelles et innovantes peuvent faciliter l’expérience, comme les interventions avec l’animal que j’ai le plaisir de proposer.

Investir dans le repos n’est pas une dépense. C’est un levier de performance durable.
Le sport comme modèle inspirant
Dans le sport, professionnel ou amateur, chaque effort est tracé. Prenons l’exemple avec la course à pied et le grand succès de Strava. Chaque sortie génère un score de charge. L’appli vous dit quand récupérer. Elle vous avertit si vous enchaînez trop. Elle calcule votre « forme » sur 42 jours glissants.
Les sportifs ont compris quelque chose que beaucoup d’organisations refusent encore d’admettre :
L’effort sans récupération n’est pas de la performance. C’est de l’usure.
En endurance, la règle est connue : une heure d’effort intense nécessite un ratio de récupération proportionnel. Les coachs sportifs ne négocient pas avec ça. Les meilleurs athlètes non plus.
Alors pourquoi accepte-t-on, au bureau, des « sprints » de 10 heures, enchaînés cinq jours sur sept, cinquante semaines par an — sans jamais calculer la dette accumulée ?
Le sommeil, c’est la récupération active du cerveau : consolidation mémorielle, régulation émotionnelle, nettoyage des déchets métaboliques accumulés pendant l’effort cognitif. Pas une pause. Pas du temps perdu. Le moment où la performance de demain se construit.

