Pourquoi des rituels d’intégration dans l’entreprise ?

La question de l’engagement des collaborateurs dans l’entreprise est cruciale. Elle anime les défenseurs du bonheur au travail… « Rendons nos salariés heureux, ils seront engagés ! » nous clament-ils. Elle est le point d’orgue de l’expérience collaborateurs que de nombreuses entreprises essaient de concevoir par des biais plus ou moins efficaces parce que finalement, qui sait dire ce qu’est de vivre une expérience, et surtout, comment en faire une règle unique pour tous ? La seule expérience que, peut-être, nous pouvons tous citer en référence est l’expérience de la première fois : la première fois que j’ai su nager, la première fois que j’ai mangé un citron entier, la première fois que j’ai bu une coupe de champagne, la première fois que j’ai embrassé quelqu’un, le premier jour à l’école, le premier jour dans l’entreprise…
Je vous propose de regarder d’un peu plus près les premières fois dans d’autres systèmes que celui de l’entreprise. Nous parlerons alors d’intronisation, de rituels, voire de bizutages. Et surtout nous y verrons comment ces expériences sont sources d’engagement et créatrices de lien social.

Lions club (sources : Lions club)
« Tout en laissant aux clubs une certaine autonomie dans l’organisation de leurs réunions et de leurs fêtes, il demeure nécessaire de veiller à ce que les règles soient respectées. Les réunions officielles telles que la remise d’insignes, la remise de charte, l’intronisation d’un membre et le jumelage, sont des étapes importantes de la vie d’un club, elles doivent se dérouler selon un rituel emprunt à la fois de solennité et de chaleur humaine. Politesse et protocole se rejoignent et s’interpénètrent bien que ces deux mots recouvrent des notions différentes. La politesse, la courtoisie est naturelle à tous les hommes évolués, bien souvent même on en trouve les formes les plus exquises chez les peuples primitifs. Ces règles peuvent être adaptées parfois même transgressées. Le protocole au contraire est une règle obligatoire qui régit les rapports des autorités entre elles et le déroulement des cérémonies publiques. Entre politesse et protocole existe une différence comparable à celle qui sépare le droit naturel du droit proprement dit. En fait, politesse et protocole sont deux notions complémentaires qui correspondent à des situations différentes mais qui ont une finalité analogue: faire régner l’harmonie dans les rapports humains. »

Confréries viticoles (sources : Fédération internationale des confréries bachiques)
« Les membres actifs d’une confrérie doivent être des personnes physiques. Ils sont admis à l’occasion de cérémonies d’intronisation au cours desquelles ils passent une épreuve symbolique de dégustation, propre à chaque confrérie, illustrant leur connaissance et leur appréciation raisonnable du vin et ils prennent un engagement vis-à-vis de la confrérie. »

Intronisation militaire (sources : les pratiques rituelles de l’école de l’air)
« Elle décrit la façon dont cette institution met en place des dispositifs symboliques opératoires visant à convertir le regard et le comportement des individus qui s’engagent en son sein, c’est-à-dire à transformer le civil en militaire, et la structure à laquelle il appartient en une « communitas », selon la distinction établie par Victor Turner (1990). Les valeurs et principes extrêmement différenciées sur lesquelles elle repose (discipline, courage, loyauté, honneur, sens du devoir, patriotisme, solidarité, esprit de sacrifice…), ainsi que les nombreuses contraintes inhérentes au métier des armes (disponibilité totale, opérations extérieures de plusieurs mois, durant lesquelles le militaire vit en huis-clos, coupé de sa famille, de ses amis et de sa patrie) impliquent d’abord un processus de rupture avec les cadres anciens, puis des procédés d’adaptation au nouvel environnement de l’engagé. Les rites de passage et les rites d’institution sont de véritables moyens de transmission et de communication élaborés par l’institution militaire afin de véhiculer des valeurs fondatrices et de favoriser le lien social. Ces rites remplissent des fonctions médiatrices, identitaires et cohésives. En tant qu’outils de représentations symboliques et modes de structuration des liens interpersonnels, ils participent de la construction d’une réalité sociale. »

Rituel Thonga, peuple primitif (sources : Whiting, Kluckohn, Anthony)
« Quand un garçon a entre 10 et 16 ans, ses parents l’envoient à « l’école de la circoncision » (…) Là, en compagnie de garçons du même âge, il est en butte aux brimades des hommes adultes de la tribu. L’initiation commence lorsque chaque garçon passe entre deux rangées d’hommes qui le frappent avec des bâtons. Ensuite on lui arrache ses vêtements et on lui coupe les cheveux. Il est mis en présence d’un homme couvert d’une crinière de lion et doit rester assis sur une pierre en face de cet « homme-lion ». Quelqu’un le frappe alors par derrière et quand il tourne la tête pour voir qui l’a frappé, son prépuce est saisi et coupé par « l’homme-lion ». (…) Pendant son initiation, le garçon traverse 6 grandes épreuves : les coups, le froid, la soif, les nourritures immangeables, les punitions et les menaces de mort ». Ces rituels donnent à la société dans laquelle entrent ces jeunes hommes une dimension hautement distinctive qu’il ne peut en être autrement pour la survie et la pérennité de la tribu.

A première vue ces rites semblent étranges et absurdes. Ils sont cependant curieusement semblables dans leurs principes et même dans leur détail aux habituelles cérémonies pratiquées par les confréries d’étudiants, persistantes, pour lesquelles aucune tentative menée pour les faire disparaitre n’a abouti. Pourquoi cela alors que les étudiants ne sont pas de personnages déviants. Alors même qu’ils peuvent être naturellement disposés à s’engager dans une démarche de solidarité. Alors pourquoi ne pas faire de cette semaine de bizutage une épreuve solidaire ? Parce que la rigueur de l’initiation a quelque chose de vital pour le groupe.

Deux jeunes chercheurs en psychologie sociale (sources : influence et manipulation par Robert Cialdini), Elliot Aronosn et Judson Mills, émettent la thèse selon laquelle « des individus qui traversent des épreuves douloureuses pour arriver à quelque chose ont tendance à lui attribuer plus de valeurs que les individus qui ont atteint le même but avec un effort minimal. » A la lumière de ces résultats, les brimades, les épreuves endurés pendant les rituels initiatiques prennent un autre sens. L’enthousiasme et la fidélité de ceux qui ont traversé ces épreuves augmentent considérablement la cohésion du groupe et ses chances de survie.

Quels enseignements pour le monde de l’entreprise ?

Pour l’entreprise, au premier jour d’un nouveau collaborateur, la question n’est pas tant de savoir s’il a bien tout le matériel nécessaire pour pouvoir travailler, si ses badges d’accès sont prêts, s’il peut accéder à la cantine, si son log-in mot de passe est initialisé, si tous les papiers administratifs sont signés. Bien sûr que c’est important. Mais est-ce bien l’essentiel ?
L’essentiel n’est-il pas dans l’accueil du nouveau collaborateur en tant qu’individu unique ? L’essentiel n’est-il pas dans les rituels que nous lui ferons vivre pour qu’il se sente faire partie de la communauté, des signaux que nous lui adresserons pour partager avec lui nos règles de vie commune. L’essentiel n’est-il pas de créer un acte fort pour symboliser l’engagement respectif que nous prenons ?
L’essentiel n’est-il pas de vouloir faire de cette première journée, sa première journée, une expérience inoubliable, comme la couverture d’un livre que l’on ouvre fébrilement pour écrire ensemble les pages de l’histoire ?

  • Il y a ces grands groupes qui organisent des challenges projets pour recruter leurs collaborateurs. Celui qui sera intégré en ayant réussi à surmonter toutes les difficultés du processus sera plus engagé que celui qui n’aura vécu qu’un seul entretien classique.
  • Il y a ces entreprises américaines qui organisent des haies d’honneur pour accueillir les nouveaux. Celui qui aura été intégré dans un collectif de travail sera plus engagé que celui qui n’aura pris qu’un simple café avec son manager.

Et si nous étions créatifs ? Et si nous nous impliquions tous ? Et si nous nous donnions l’autorisation de prendre du temps pour accueillir un nouveau collaborateur ? Ce n’est pas du temps perdu… donnez-vous rendez-vous dans quelques mois et mesurez….

Note à l’attention des lecteurs :

L’objet de cet article n’est pas de vous inciter à faire subir des brimades Thonga ou des recrutements militaires à vos collaborateurs. Je vous remercie par avance pour votre esprit averti et nuancé.

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